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Éducation et imaginaire : le parcours artistique et professionnel de David Portelance.

Par Sylvain Decelles

Lorsqu’on pense à l’imaginaire, on pense à celui qui en est le plus proche et qui l’explore le plus vraisemblablement : l’artiste. En considérant la thématique éducation et imaginaire, il nous est apparu logique de recueillir le point de vue de l’un d’entre eux.

David Portelance est auteur-compositeur-interprète. Ses collaborations avec le conteur Fred Pellerin comptent parmi ses hauts faits d’armes. Ses chansons ont rencontré la faveur de la critique et du public : elles touchent, elles impressionnent par leur maitrise poétique et leur pouvoir d’évocation. Particularité intéressante, il a de plus frayé avec le monde de l’éducation en complétant récemment un Baccalauréat en Enseignement du français au Secondaire (BES) à l’UQAM.

Nous avons voulu en savoir davantage sur son parcours et connaitre son point de vue à l’égard de l’école québécoise, de la formation des maitres et, plus encore, du lien entre imaginaire et éducation.

Rencontre avec un artiste généreux à la vision singulière.

 

PEUX -TU NOUS DIRE D’OÙ TU VIENS ET QUEL FUT LE PARCOURS QUI T’À MENÉ À LA FOIS À LA CRÉATION ET LA CONSTRUCTION DE TON IMAGINAIRE?

Je suis originaire de Rigaud. À l’été de mes sept ans, ma mère nous entraine, mes deux frères, ma sœur, mon père et moi, à Paris où elle a décidé d’entreprendre ses études doctorales à la Sorbonne. Nous laissons derrière nous une vie enviable : mon père possédait la quincaillerie du village et ma mère enseignait le français à l’école secondaire, nous avions une maison toute rénovée, une piscine creusée, un standing. Ce départ en France fut une véritable aventure que chacun de nous a vécue très différemment. Pour ma part, ce fut l’aventure romanesque d’un pays à conquérir que nous avons effectivement conquis. Et dans ma tête d’enfant, je l’ai perçue comme un rêve éveillé. Le séjour devait durer un an, mais finalement, nous y sommes restés trois ans.

Cette époque est évidemment déterminante pour moi, parce que j’y ai développé une perception de l’infini possible et cette conception très naïve que la réalité est forcément teintée du rêve. J’envisageais d’ailleurs le retour au Québec comme un retour à la réalité. Mais l’aventure s’est plutôt poursuivie, car nous ne sommes jamais retournés vivre à Rigaud.

J’avais dix ans quand nous nous sommes installés à Montréal où j’ai à peu près toujours vécu depuis. Mon adolescence y fut assez cahoteuse : changements d’écoles fréquents, résultats déclinants. J’étais de personnalité influençable et téméraire, et mes parents, alors très occupés à créer leurs entreprises, étaient aimants, certes, mais stricts et peu présents. Or, mon besoin d’aventure et de liberté ne faiblissait plus, au contraire il grandissait, inassouvi. Alors, je me suis rebellé ! Ma délinquance n’a pas été des plus extrêmes, mais disons que j’ai brisé beaucoup de barrières, franchi de nombreux interdits, exploré bien des possibles ! J’avais besoin de m’inventer autrement que par la manière qu’on me dictait. J’ai toujours été le partisan de l’expérience, il fallait que j’éprouve le réel et que j’en tire mes propres leçons. Ça répondait à mon besoin de liberté. Je voulais me forger une identité singulière, originale. C’est à ce moment-là que la création est entrée dans ma vie : il fallait que j’invente, que je m’invente.

À partir de là, mon parcours académique et professionnel est en cohérence : DEC en Lettres, DEC en Musique, certificat en Création littéraire. À travers ça, j’ai exploré une multitude de petits boulots. Puis j’ai travaillé comme coordonnateur éditorial pour la maison d’édition familiale pendant quatre ans avant de me lancer dans ma carrière artistique. Comme elle n’a pas abouti, j’ai réalisé un Baccalauréat en Enseignement du français au Secondaire au cours duquel Fred Pellerin a repris quelques-unes de mes chansons qui ont eu un certain succès. C’est grâce à lui que j’ai repris la plume et la guitare ; il est celui qui a validé l’artiste que je suis en quelque sorte.

 

COMMENT À DÉBUTÉ CETTE COLLABORATION AVEC FRED PELLERIN?

La première fois que j’ai rencontré Fred, c’était lors du Festival de la chanson de Granby, en 2003, alors qu’il était présentateur et que j’étais en demi-finale. Nous avons conversé une quinzaine de minutes ensemble pour préparer sa présentation, nous avons « cliqué ». Et puis on a chacun aimé l’autre sur scène, on a échangé nos albums. En réalité, c’est cet échange qui a déterminé nos récentes collaborations.

 

QUELS SONT LES ÉLÉMENTS QUE VOUS AVEZ EN COMMUN?

Je ne sais pas trop, je ne le connais pas beaucoup. Mais je trouve qu’il dégage une assurance simple, très authentique, très accessible. Peut-être que nous poursuivons tous deux une sorte de quête identitaire et que nos discours artistiques, proches de nos racines, sont en cela semblables.

 

TU ÉCRIS, COMPOSES ET INTERPRÈTES TES PROPRES CHANSONS. COMMENT T’ES VENU LE DESIR  D’UTILISER CE MEDIUM? QU’EST-CE QUI CARACTERISE CE TYPE DE CREATION?

Je me rappelle que c’est en France que j’ai composé mes premiers poèmes : je les faisais lire à ma mère et lui disais que je voulais un jour devenir chanteur. J’ai mis du temps à concrétiser cette idée, entre autres parce qu’être auteur-compositeur-interprète exige d’être polyglotte : l’écriture est ma langue maternelle et la musique, ma langue seconde. Mais il y a aussi l’interprétation. Ce qui m’intéresse le plus, c’est de réussir à parler les trois langues. Être sur scène et chanter mes propres chansons, c’est très satisfaisant. C’est sur scène que je me sens exister comme artiste, là où les longues heures passées à ajuster un vers ou une mélodie prennent tout leur sens. C’est la partie relationnelle de la création et, quand la relation s’établit et fonctionne, c’est aussi la plus gratifiante au bout du compte.

 

QUELLES ONT ÉTÉ TES INFLUENCES ET POURQUOI?

Jacques Brel et Tom Waits ont été les artistes qui m’ont le plus marqué artistiquement. Le premier pour sa langue, bien sûr, sa recherche du mot juste, mais surtout pour son intensité, son émotion. Le second pour sa musique à la fois très roots et très contemporaine, pour son inventivité, sa folie, son imagination foisonnante et sans limites. Je ne prétends pas à leurs génies, mais je pense que ma démarche artistique est teintée de l’un et l’autre, du moins dans son intention.

 

TU ÉVOQUES L’IMAGINATION DE TOM WAITS : SELON TOI, QUEL RÔLE L’IMAGINAIRE JOUE-T-IL DANS LA CREATION?

L’imaginaire, c’est la base de tout. C’est ce qui nous habite, ce qui nous a fait, nous fait et nous fera. C’est nos représentations multiples et c’est cette manière singulière qu’on a de les relier les unes aux autres pour construire du sens, pour se construire, pour s’inventer, pour créer, se créer.

Nous avons tous un imaginaire. Et il y a dans notre imaginaire, je pense, toute notre individualité. C’est par lui qu’on peut se définir comme humain, comme individu. Y accéder de manière manifeste, autrement dit créer, c’est tenter d’exister pour ce qu’on a – pour ce qu’on est – de singulier. Je dis tenter oui. C’est toujours une tentative plus ou moins réussie. Je ne crois pas qu’on puisse arriver à exister singulièrement de manière permanente et absolue. Mais c’est en se basant sur ce qui nous appartient qu’on peut construire un truc solide, un truc satisfaisant, un truc qui nous convienne à nous. Ça vaut individuellement, et ça vaut collectivement. Or, tout ce qui nous appartient, tous les outils qu’on a, est en suspension dans notre tête. Souvent dans un chaos complet. Puis, peu à peu, pourvu qu’on le veuille, pourvu qu’on y travaille, les éléments se conjuguent nébuleusement, jusqu’à l’eurêka qui engrange tout le projet d’édification.

La création, à mon sens, ce n’est au fond rien de bien mystérieux : c’est de l’artisanat, du façonnement ; c’est la manifestation organisée, orientée, appliquée de ce qu’on est. Je prends ce qui existe et je l’adapte à ce que je suis, à un discours qui m’appartient et vice versa, je prends ce que je suis et je l’adapte du mieux que je peux à ce qui existe. C’est le lot de tout le monde, on fait tous ça! Au fond il ne s’agit pas de créer du nouveau, plutôt de se manifester de nouveau. En outre, ce ne sont pas des histoires que j’imagine, ce ne sont pas des chansons que je compose, c’est moi-même que j’invente, et que je tente de réinventer à chaque fois.

 

DIRAIS-TU QUE LE RÔLE DE L’ARTISTE EST DE TRANSMETTRE LE RÊVE?

Je ne sais pas très bien quel est le rôle de l’artiste, ni même vraiment ce qu’est un artiste. Si je lui cherche une définition, je n’en trouve pas. L’artiste se pose des questions, il s’interroge, il cherche à circonscrire quelque chose, une perception, une façon, une identité, à révéler un monde dans une œuvre. En ce sens, il va au-delà du réel. Est-ce que par là il transmet le rêve ? Sans doute. En tous cas, il réinvente le réel.

 

POURQUOI LA CARRIÈRE D’ENSEIGNANT FUT-ELLE, À UN MOMENT DE TA VIE, UN CHOIX À LA FOIS PROFESSIONNEL ET PERSONNEL?

J’ai entrepris mes études en enseignement du français au secondaire en 2006. À ce moment-là, j’étais un peu fatigué de ma bataille pour percer dans la chanson, aigri aussi. Et puis surtout, je ne créais plus, ma plume s’était tarie, je sentais que je n’avais plus rien à dire. L’enseignement m’est apparu alors comme un choix logique pour me réinvestir. D’abord, ma mère est une psychopédagogue de vocation. C’est donc une potion dans laquelle je suis tombé étant petit: la connaissance de soi, la communication, la relation, puis l’éducation comme un éveil aux potentialités latentes. La création évoque d’ailleurs une dimension fondamentale de son approche : c’est le moteur de la réalisation de soi. D‘autre part, à l’école, j’ai toujours performé en français. Je lisais beaucoup, j’aimais écrire, utiliser la langue, jouer avec les mots. Aussi, sans véritablement savoir si la carrière d’enseignant allait me convenir, j’avais une vision idyllique de la profession. Je trouve d’ailleurs toujours que c’est noble l’enseignement, la transmission du savoir, l’accompagnement dans le développement de l’esprit, la construction du sens, l’édification individuelle. Et puis, je me disais que peu importe si j’allais enseigner ou pas, dans la vie, une chose mène toujours à une autre.

 

QUEL REGARD PORTES-TU AUJOURD’HUI SUR TA FORMATION EN PARTICULIER ET SUR LA FORMATION DES MAÎTRES EN GÉNÉRAL?

Je me suis rendu compte au terme de ma deuxième année d’études que ça ne me plaisait pas véritablement. J’ai poursuivi parce que j’ai l’habitude de terminer ce que j’entreprends, je voulais aussi faire honneur à mes parents en complétant mon baccalauréat. Avec des collègues, nous travaillions aussi sur le projet de faire notre stage de troisième année en Afrique, au Bénin : ce fut une autre source de motivation. Et puis j’avais un doute. Les échos que je recevais du département, de mes professeurs et de mes maitres associés étaient toujours positifs. On me disait fait pour l’enseignement au secondaire. De fait, j’aurais voulu aimer ça, mais je n’ai pas réussi à y prendre plaisir suffisamment. J’ai eu du plaisir dans la relation avec les élèves, presque toujours, mais je ne me sentais jamais à l’aise dans les écoles, jamais parfaitement à ma place. Et puis, je ne me sentais pas compétent à enseigner la mécanique de la langue. Je maitrise assez bien la langue écrite, c’est vrai, mais de manière au final assez intuitive. Parce que j’ai lu beaucoup, parce que j’ai écrit beaucoup. En réalité, j’ai appris et oublié les règles. D’ailleurs, ce ne sont pas les règles qui m’intéressent, c’est la création. Et la création ne se fait pas toujours dans les règles.

Quant à la formation des maitres, on pourrait en discuter longtemps. Elle aura, je pense, toujours ses limites, mais je l’ai trouvée résolument déficiente. Par exemple, il est aberrant que sur quatre ans en enseignement du français, il ne soit dispensé que deux cours de grammaire. Il est tout aussi aberrant que les professeurs censés former des pédagogues le soient si peu. Mais surtout, j’ai trouvé que la formation générale n’était pas orientée adéquatement sur le rapport humain, sur la relation signifiante entre l’enseignant et l’élève: aucun cours sur la psychologie de l’apprentissage, ni sur la psychologie de l’adolescent, beaucoup trop de cours de didactique. J’entends encore la litanie du discours scientifique: inférences, recontextualisation des apprentissages, faire des liens, faire des liens ! Franchement, j’aurais souhaité qu’on aille au-delà et qu’on me parle un peu plus de création de soi, de comment amener l’élève à réaliser son plein potentiel.

 

TU AS DIT AVOIR EU DU PLAISIR DANS LA RELATION AVEC LES ÉLEVES. COMMENT T’Y PRENAIS-TU?

Au secondaire, j’étais nul en mathématiques, je n’avais pas d’intérêt. Mais je me souviens qu’en cinquième année, j’ai eu d’excellentes notes parce que j’aimais mon professeur. J’avais à cœur de performer pour qu’il soit fier de moi. Quand j’ai commencé mes stages, il me semblait important de me faire apprécier des élèves pour cette raison. Au cours de ma formation, j’ai souvent entendu le contraire, que l’enseignant n’était pas là pour se faire aimer, mais strictement pour transmettre. Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. Il n’y a pas de transmission positive s’il n’y a pas de relation positive.

Alors je me suis efforcé de développer un truc où la salle de classe deviendrait une sorte de chez nous. J’ai fait mes expériences qui n’ont pas toujours réussi. Le cadre scolaire peut être parfois assez contraignant. Je donnais souvent raison aux élèves qui disaient trouver les cours plates et l’école emmerdante. Du coup, je les faisais écrire sans cesse, pour qu’ils restent actifs, pour susciter le plaisir. C’est une sorte d’enseignement par le jeu qui me correspondait (c’est comme ça que j’ai appris le français, dans le plaisir de la création, de la composition, de l’organisation de la pensée). Et je commentais toujours longuement les copies, cherchant sciemment à créer un lien pédagogique significatif, qu’ils aient envie de bien faire parce qu’ils valorisaient ce lien-là. En revanche, ça me faisait beaucoup de correction !

Et puis, au stage 4, j’avais préparé des cahiers de chansons francophones que les élèves prenaient à leur arrivée en classe, et je commençais tous mes cours en les faisant chanter et en nous accompagnant à la guitare. C’était ludique et les élèves aimaient ça. Moi aussi, d’ailleurs.

 

QUE VEUX-TU DIRE QUAND TU DIS QUE LE CADRE SCOLAIRE EST CONTRAIGNANT?

Depuis tout jeune, je n’aime pas les contraintes. Dans une école, comme en société, il y a des règles et les enseignants doivent rendre des comptes. On m’avait bien dit qu’une fois dans sa classe, l’enseignant est maitre à bord. Mais il reste qu’on doit préparer les élèves à des évaluations, des examens du ministère. On doit se préoccuper de la réussite académique des élèves. Ce n’est pas une mauvaise chose, au contraire, mais je me retrouvais mal dans tout ça. Enseigner au secondaire est une responsabilité sociale lourde qui n’est assurément pas reconnue à sa juste valeur. Moi, je suis un électron libre et cette responsabilité me dépassait un peu. Je ne me sentais pas à la hauteur de mes propres exigences, je supportais mal l’idée d’avoir à enseigner des trucs qui m’emmerdaient moi-même. Je me voyais difficilement heureux dans une école.

 

MAIS OU SE SITUE L’IMAGINAIRE DANS LE PROCESSUS ÉDUCATIF?

 L’imaginaire est nourri par l’expérience. Éduquer, s’est ouvrir l’esprit pour que l’élève tire un maximum de l’expérience et qu’il se construise avec elle. Et s’il faut encadrer l’expérience, il ne faut pas limiter l’imaginaire, plutôt aider l’élève à l’explorer au meilleur de ses possibilités tout en le réinvestissant dans le réel. Apprendre la lecture à un élève, d’accord, mais lui apprendre à se nourrir de ses lectures, c’est mieux !

 

ÉDUCATION ET IMAGINAIRE PEUVENT-ILS SE REJOINDRE?

On ne peut pas enseigner sans tenir compte de celui qui apprend. Mais on enseigne aussi avec ce qu’on est. Je pense qu’imaginaire et éducation se rejoignent là où l’enseignant et l’élève se rencontrent, là où la relation pédagogique devient une expérience mutuellement enrichissante et incite l’un et l’autre à avancer, à se réaliser.

 

EN TERMINANT, SENS-TU QUE TA DÉMARCHE ARTISTIQUE ÉVOLUE?

J’espère que ma démarche évolue. En tout cas, elle se raffine, se précise. Et quand j’ai l’impression qu’elle stagne, je fais autre chose, je vais me nourrir ailleurs, autrement. Je fais un BES, par exemple (…) !

 

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